Mon poulailler princier
Je vis dans un poulailler.
D’aucuns s’étonneront peut être que je ne me sois pas installée dans un palais comme je l’avais annoncé avant mon départ. D’autant que j’ai cette foutue habitude de me vanter en invitant tous mes amis à venir me visiter dans mon palais géorgien et princier… Mais voilà, il m’arrive d’avoir une minute d’honnêteté : notre plus joli palais familial a été transformé en musée et loge des antiquités et, moi, je loge dans un poulailler. En fait, il y a un mois, cela ressemblait assez à un appartement, juste avant que ma sœur ne décide qu’il était temps de commencer les travaux. Du coup, j’ai découvert les joies du chantier et de nouvelles facettes de la vie géorgienne.
Il y a un mois, la salle de bain qui est au rez-de-chaussée a commencé à déménager : baignoire et lavabos ont donc finit dans la cours, où ils ont d’ailleurs été récupérés par un voisin car en Géorgie tout se recycle et se revend… Puis les ouvriers se sont attaqués aux murs de la salle de bain qui donnent sur la cours. Et là j’ai compris pourquoi ils avaient retiré la baignoire 2 semaines auparavant ; il aurait été malséant en effet de prendre son bain tout en discutant avec les voisins qui, pourtant, passent leur vie dans la cour et ne demandent que ça – bavarder je veux dire, qu’est-ce que vous allez imaginer ? Ils ont aussi détruit l’escalier sur le côté qui mène au premier, c’est-à-dire à nos chambres, car il est question d’installer un nouvel escalier moins encombrant au centre de la maison. On a bien essayé d’expliquer aux ouvriers qu’il serait plus pratique pour nous s’ils installaient le nouvel escalier avant de détruire le premier car, après tout, nous avons besoin de monter toutes les nuits au premier et, malheureusement, nous ne volons pas… Les ouvriers nous ont jetés des regards de mépris, arguant que nous n’y connaissions rien aux travaux (ce qui est sûrement vrai), qu’il fallait d’abord tout détruire avant de pouvoir reconstruire (ce qui est aussi vrai)… et ils ont donc aussi détruit l’escalier. Ils ont quand même installé un escabeau pour monter. L’escabeau était trop court et tenait en équilibre, sur un tas de gravats, grâce à une ficelle. Cet escabeau illustre très bien le curieux paradoxe de l’escalade en montagne : qu’il est toujours plus facile de monter que de redescendre. Ainsi, lorsque l’on montait, il était toujours possible de trouver un tuyau sur lequel se hisser pour atteindre le plancher du premier et de là prendre appui pour se traîner dans la poussière du parquet. Mais sauter du premier sur un escabeau branlant est une autre histoire ! Maintenant nous avons troqués l’escalier contre une magnifique échelle de bois qui rappelle assez les planches à degrés à l’entrée des poulaillers de nos vieilles fermes de campagnes, le luxe quoi, je peux monter et, surtout, redescendre de chez moi… Donc quand je descends l’échelle, j’arrive directement dans la salle de bain, qui elle-même donne directement sur la cour, ce qui est fort pratique car je n’ai plus besoin de fermer quoi que ce soit dans l’appartement puisque tout est ouvert à tous vents. D’autant plus que les ouvriers viennent de percer un nouveau trou, énorme, dans le parquet du premier, afin de faire passer le nouvel escalier à vis, qui par ailleurs ne sera prêt que dans un mois et ne prendra que la moitié du trou… L’avantage, c’est, qu’en ce moment, je peux dire bonjour aux voisins sans avoir besoin de sortir de chez moi, je passe la tête par l’un des innombrables trous et je tombe directement sur la cour. En France, je suppose que tout le monde me regarderait avec un air bizarre sortir tous les matins, en tailleur ultra chic et chaussures à talons (travail oblige), de mon tas de décombres… Mais ici cela semble tout à fait naturel ! De même qu’il est naturel de voir débarquer un ouvrier complètement ivre à 10 heure du matin (trop de vodka au petit déjeuner), d’engager 4 ouvriers alors que 2 seulement travaillent et que les deux autres regardent… Ou bien de se retrouver avec des ouvriers qui refusent de reconstruire après avoir tout détruit parce qu’ils ne s’estiment pas assez bien payés. Remarquez en France, ce n’est parfois guère mieux… Mais je risque d’attendre longtemps avant de pouvoir vivre enfin dans un palais.