Adieux à ma cour ''à l'italienne''
Comme vous le savez peut-être tous je déménage… Je quitte mon poulailler en reconstruction (enfin celui de ma sœur) dont l’état ne s’est guère amélioré depuis ma dernière description, à part qu’il y a maintenant des murs au rez-de-chaussée et une espèce d’armature en fer très aérée que l’on pourrait qualifier d’escalier… Pour le reste, le robinet du premier étage est doté d’une particularité très amusante : lorsqu’on l’ouvre, l’eau coule… mais au rez-de-chaussée ! Du coup, j’ai essayé de tourner le robinet du rez-de-chaussée pour avoir de l’eau au premier, peine perdue ! Peut-être qu’en tournant le robinet de la cour… Ce système de tuyautage est définitivement trop compliqué pour moi, je renonce.
Je quitte surtout ma cour « à l’italienne », ce petit oasis de vie commune et de commérages divers si typique des vieux quartiers de Tbilisi. Les cours « à l’italienne » sont ces espèces de cours intérieures des vieux immeubles, nœuds stratégiques des relations de voisinage. Dans les « vraies » cours « à l’italienne », les façades sont encore en bois et le linge pend des fenêtres. Les commères s’assoient sur le pas de leur porte, les hommes s’installent sur un tabouret à l’ombre d’un arbre et les enfants jouent au foot et se chamaillent sous l’œil attentif des voisins. Le matin, je suis d’abord réveillée par le roulement des chariots de légumes que les voisines traînent sur le trottoir à l’entrée de la cour pour tenir leur petite épicerie dans la rue. Puis un vendeur d’ustensiles divers tympanise la cour entière du nom de ses marchandises. De son balcon, une commère s’enquiert des prix en hurlant. « Trop cher… », finit-elle par lâcher du haut de tout son mépris et elle retourne touiller quelque marmite en sa cuisine. Quant à moi, je suis déjà en retard, et je patauge dans la boue de la cour intérieure entre les voitures avant de gagner la rue. Mes voisins sont assis devant l’entrée de la cour comme d’habitude. En semaine ils vendent légumes et fruits. Le dimanche, bien qu’ils ne travaillent pas, ils sont quand même assis là, un journal à la main sur lequel ils ne posent d’ailleurs guère les yeux, leur véritable occupation étant de surveiller la vie des voisins, ceux de la cour comme ceux de la rue. Nul n’échappe aux jugements de ses voisins et de ses épiciers… Moi-même, je sais pour avoir discuté avec une ou deux commères que le fils de mon voisin mingrélien va devenir docteur comme son père, qu’il étudie à Moscou et vient d’envoyer à ses parents de là-bas une magnifique voiture que son père n’ose même pas conduire. Du coup, la voiture sert de bar pour les jeunes le samedi soir : ils allument la radio et se posent sur les sièges en cuir une bière à la main. Je sais aussi que mon autre voisin, celui qui est jeune et se promène souvent en moto, est complètement fou depuis que sa petite amie l’a plaqué pour un autre. Il y deux ans il s’est mis en plein hivers à sillonner la cour tout nu avec une tronçonneuse à la main…Je sais encore qu’un autre de mes voisins vient de rénover un appartement sur la cour pour l’offrir à son ex-femme (et accessoirement pour avoir la paix), mais que celle-ci refuse d’y vivre… Je sais encore…En fait, je sais tout sur la vie de mes voisins de cour et ceux-ci savent aussi probablement tout sur la mienne, puisque je passe devant leurs yeux attentifs chaque matin et chaque soir. La curiosité de mes voisins me fatigue un peu parfois, mais je les aime bien. Ils s’enquièrent de mon travail, de ma vie amoureuse, me font promettre de me marier en Géorgie, puis s’inquiètent de la grossesse de ma sœur, des travaux de son appartement, de son mari, et j’en passe… Quand enfin j’arrive à échapper à l’inquisition en règle entre bons et cordiaux voisins, ils n’oublient jamais de me lancer avec une mine attendrie que je suis « une belle et bonne fille, va ! ». Parfois, l’atmosphère de la cour est à l’orage, notamment vers 3h du matin quand un voisin dépité s’aperçoit en rentrant d’un banquet qu’il ne reste plus de place dans la cour pour garer sa voiture et s’acharne à klaxonner dans l’espoir que quelqu’un se lève pour pousser un peu sa voiture et lui faire de la place. Alors une bordée d’invectives finit par fuser d’une fenêtre, puis d’une autre et la cour retentie d’injures truculentes. Le lendemain matin, tout est déjà oublié…