Micha à l'Assemblée Parlementaire de l'OTAN
Une fois n’est pas coutume… Bien que je ne sois pas encore partie en Géorgie, je ne résiste pas à l’envie de vous faire un petit résumé de la visite de Saakashvili à l’Assemblée Parlementaire de l’OTAN mardi dernier. Merci aux intéressés pour m’y avoir incrustée ! Mardi matin donc j’arrive au Palais des Congrès, déguisée de mon plus beau tailleur puisque la circonstance l’exige. A l’entrée, je me fais bien contrôler deux fois, car, bien entendu, j’ai la tête d’une dangereuse espionne géorgienne. Mais finalement je passe et je pénètre dans la salle de conférence. Au fond, l’estrade où sont assis les principaux personnages : le président de l’Assemblée Pierre Lellouche, des ambassadeurs, puis plus tard Saakashvili et Aliev, le Président d’Azerbaidjan, le tout sur fond d’oriflammes nationaux de toutes les couleurs. Le milieu de la salle est tenu pas les délégations étrangères et le fond par les journalistes et télévisions françaises et étrangères. Moi, évidemment, je m’assieds parmi les journalistes. Questions des intéressés : « pour quel journal travaillez vous ? » Aha ! je travaille pour un organisme mystérieux d’espionnage iranien ! Non, sans blague, je ne reviens pas de ma chance, je suis bien la seule étudiante, heureuse touriste de la salle, qui n’est là que pour une seule chose, écouter le discours de « Micha » comme disent affectueusement les Géorgiens.
Pourquoi Micha est-il donc à l’Assemblée Parlementaire de l’OTAN ? Et bien c’est bien simple, la Géorgie est candidate pour intégrer l’OTAN et il s’agissait de convaincre les membres du Parlement d’accepter cette candidature en tant qu’elle serait indispensable au règlement des « conflits gelés » en Géorgie. La Géorgie en effet a un double problème. Et d’un avec l’Ossétie du Sud, région séparatiste de Géorgie sous influence russe, qui prétendrait rejoindre l’Ossétie du Nord (russe). D’après le compte rendu officiel de la visite de l’OTAN en Géorgie (4-7 mai 2006), les autorités d’Ossétie du Sud ne serait « ni plus ni moins qu’une coterie dirigée par les Russes, dont la crédibilité et la légalité sont très douteuses ». Les habitants sont munis de passeports russes, l’économie est basée sur le rouble et, toujours d’après ce rapport, des affiches placardées dans la capitale de la région, présentent Poutine comme « Notre Président » (p.2). Deuxième problème avec l’Abkhasie, région aussi séparatiste et AUSSI sous influence russe. Les Abkases, aujourd’hui 17% de la population d’Abkhasie, disent qu’ils veulent être une république indépendante. Cela pose problème, car la Géorgie veut récupérer la région qui a été constitué en République Indépendante par Staline en 1921. Le problème étant assez complexe, je m’abstiendrais d’avoir aucun jugement de valeur sur la situation. D’après le rapport de l’OTAN, les relations entre Géorgiens et Abkhases auraient été déjà problématiques sous l’empire russe, puis durant l’union soviétique. D’après ce rapport, « les responsables abkhases prétendent qu’ils ont été victimes lors de ces deux périodes, ce qui a eut pour conséquence une réduction de la population abkhase et une union artificielle avec la Géorgie. » (p.2). D’un autre côté, je rappellerais que la Géorgie compte aussi de très nombreux réfugiés géorgiens qui ont été « forcés » (le mot est un euphémisme) de quitter l’Abkhasie en laissant leurs biens, après avoir souvent assisté à la mort de leurs proches. Mais je n’ai évidemment que des témoignages de ces mêmes réfugiés, alors ma vision n’est pas complète et peut être biaisée. Complexes problèmes donc. L’ennui supplémentaire, c’est que d’après les règles d’élargissement de l’OTAN, « il a toujours été admis que les pays souhaitant adhérer à l’OTAN devaient régler leurs problèmes internes avant d’être admis au sein de l’Alliance » (p.3). Or la question est de savoir si, d’après ce rapport, la Russie n’alimenterait pas ces conflits de manière artificielle afin de retarder l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN et, donc, si l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN est une condition préalable et indispensable au règlement pacifique de ces conflits internes. Au vu de ces problèmes, l’OTAN a donc décidé pour l’instant d’ouvrir un « dialogue intensifié » avec la Géorgie avant l’été, la décision de passer à l’étape la plus importante du MAP (Plan d’Action pour l’Adhésion) étant renvoyé à plus tard (p.4). D’après ce que j’ai entendu mardi, la question devrait être reconsidérée au sommet de Riga (2008). Donc cette fameuse intervention de Micha… est bien sûr un peu marquée par la mauvaise foi. Tout est merveilleux en Géorgie. 9% de croissance en 2005, 12% rien que pour le premier trimestre de 2006. Et en plus, on a jamais construit autant d’hôpitaux, d’écoles, de routes et IL N’Y A PLUS DE PROBLEME D’ELECTRICITE, merveilleux ! on se croirait un peu dans le monde magique d’Alice au pays des Merveilles, mais en même temps ce qu’il rapporte n’est pas faux et on ne peut lui reprocher de ne pas préciser, en contrepartie, qu’il y a toujours des gros problèmes de corruption (la corruption est malheureusement souvent le fait de membres du gouvernement eux-mêmes), que les inégalités se creusent entre les riches et les TRES pauvres (qui sont désavantagés par la plupart des mesures comme l’interdiction officielle de vendre de maière informelle ses marchandises sur le trottoir – en même temps personne ne prend la mesure en compte…), etc… On ne peut pas lui tenir rigueur de vouloir faire croire à l’OTAN que tout est rose en Géorgie, parce qu’après tout il est là pour faire la pub du pays et, là, il s’y emploie avec brio ! D’après Micha, la Géorgie devrait être « garante de la sécurité dans la zone de la Mer Noire », établissant avec les autres pays de la Mer Noire une « communauté de Démocraties qui défendent les mêmes valeurs ». Dans cette optique, « une adhésion progressive de la Géorgie » pourrait être envisagée sous le double patronat de l’OTAN et de l’Ukraine (Et oui, la Géorgie tient en ce moment particulièrement à se rapprocher de l’Ukraine, ce qui ne doit pas enchanter les Russes). Micha propose de plus que la Géorgie soit « un pont entre l’Europe et les parties du monde plus éloignées », notamment en ce qui concerne « le problème énergétique ». Il propose ainsi de renforcer le rôle de la Géorgie dans la coopération avec ses voisins producteurs de pétrole (c’est-à-dire surtout l’Azerbaïdjan) dans l’effort européen pour assurer une plus grande sécurité dans l’approvisionnement et la compétitivité des prix. En ce qui concerne l’Europe, bien que Saakashvili insiste sur la nécessité de développer la coopération avec l’Union Européenne, il admet qu’une adhésion à l’UE ne pourrait être envisagée que dans un avenir très lointain, mais en même temps exige que la Géorgie puisse avoir un rôle à jouer auprès de l’Europe, par exemple en développant son partenariat avec elle. Micha rappelle que les problèmes qui se posent en Géorgie peuvent aussi avoir des répercussions en Europe, notamment en ce qui concerne la contrefaçon, la contrebande ou la production de faux papiers qui, pourraient, selon lui, avoir des retombées indirectes sur l’UE si ces trafics se développaient au-delà des frontières nationales. Il en profite aussi pour protester contre le déplacement de population en Abkhasie (d’après lui 80%). Enfin il termine par ce petit slogan de choc que je vous rapporte tel quel : « Plutôt que d’être consommateur de sécurité, la Géorgie veut être fournisseur de sécurité. Notre sécurité, c’est votre sécurité ! ». Ensuite, l’usage est que les délégations étrangères disposent de quelques minutes (ici 20 minutes) pour poser des questions à l’intéressé (ici le Président Géorgien) qui ensuite répond à chacun. - Première question de la délégation du Portugal : « Quelle mesure de confiance et de dialogue avec l’OTAN proposez vous ? » - Deuxième question de la Moldavie par un représentant de l’opposition libérake: « Nous aussi, nous aimerions évoluer vers la Démocratie mais nous n’y arrivons pas. Pouvez vous nous expliquez comment se fait-il que des conditions indispensables à l’émergence d’une Démocratie se soient réalisées en Géorgie (l’intervenant parle de « la révolution des roses ») et que cela ne soit pas le cas en moldavie. » Ainsi « nous, l’opposition libérale, nous tentons de faire sortir la Moldavie de l’OTAN, mais nous nous heurtons à l’opposition de Président moldave (communiste) » (Mais c’est plus une déclaration politique qu’une question…) - Troisième question, la délégation russe. J’ai curieusement pensé une seconde avant le début de l’intervention « Ca va saigner ! » et je ne me suis pas trompée ! Le délégué russe se perd en une suite d’accusations agressives (je n’ai eu le temps de n’en marquer qu’une seule : « Vous n’êtes pas membre de l’OTAN, mais vous achetez des armes aux membres de l’OTAN » ?! En fait, la Russie ne voit pas d’un bon œil l’indépendance militaire géorgienne vis-à-vis de la Russie et le départ des troupes russes du territoire géorgien.). Du coup, tout le monde se regarde effaré, Saakashvili se marre, et Pierre Lellouche finit par couper la parole de l’intervenant. « Mr X., vous avez dépassez les 3 minutes qui vous étaient imparties ! ». Protestations furibondes de l’intéressé… - Réponse de Micha au Portugal : « Si on ne peut pas attaquer directement un problème, il faut le contourner ». Ainsi, pour développer l’économie notamment, il faut encourager l’investissement privé qui est une garantie du développement démocratique du pays. Par exemple, l’embargo (russe) sur les vins géorgiens est un problème pour le développement économique géorgien, mais c’est peut être un moyen pour la Géorgie de devenir plus compétitive et de développer de nouveau marché (ainsi que d’être moins dépendante de la Russie. 1er pied de nez de Micha à la délégation russse). En gros, d’après moi, si je tente d’analyser la pensée de Micha, ce serait : j’ai bien conscience que la Démocratie n’est pas encore parfaite en Géorgie, mais j’encourage le développement économique qui en est la condition et la garantie, et donc voilà la mesure de confiance que je peux vous offrir. - Réponse de Micha à la Moladvie sur la nécessité de dépasser les clivages politques pour instaurer un climat démocratie, mais là j’ai envie de dire : développes vraiment la transparence chez toi, Micha, avant de donner des conseils à la Moldavie ! - Réponse à la Russie : Mr Saakashvili a eut l’intelligence de remettre la délégation russe à sa place tout en utilisant des propos assez mesurés et diplomatiques, ce qui a eu pour effet, évidemment, de lui attirer la sympathie des membres du Parlement. Ainsi, il a rappelé qu’il fallait travailler avec (et non contre) la Russie pour faire évoluer les conflits internes, tout en précisant que par ailleurs, « il faut [pour cela] que la Russie s’engage à respecter les valeurs de l’OTAN ». - Question de l’Ukraine : « Quelles sont les actions que peuvent engager nos pays pour adhérer à l’OTAN ? » - Question de la Grèce : je n’ai pas eu le temps de la noter… - Réponse de Micha à l’Ukraine dans un russe parfait, ce qui a pour effet de provoquer la vive colère du délégué russe qui laisse entendre une interjection enflammée en russe du style : « Je vous défend d’utiliser ma langue !!! » Eclats de rire général dans la salle, Micha très content de sa petite impertinence à retardement (utiliser parfaitement la langue de l’adversaire, ça le met toujours en rage) jubile et se frotte les mains virtuellement et finit, bon prince, par repasser à l’anglais. Du coup, il y a un tel remous que je n’ai pas saisi la réponse. - Question de la Turquie : je n’ai pas retenue la question, mais je me suis amusée à noter que la Turquie soutient vivement la Géorgie en soulignant ses bons rapports avec son voisin. Une façon sous-entendue de se démarquer de l’autre voisin de la Géorgie, la Russie, qui en revanche ne s’entend pas très bien avec celle-ci. Décidemment la délégation russe se retrouve bien isolée ! J’ai aussi noté avec amusement, la réponse du Président géorgien à la délégation turque, tout à fait dans la même veine. La Turquie est « notre frère » affirme Micha avec lyrisme, Nous avons « toujours » eu des bons rapports avec la Turquie et d’ailleurs nous avons toujours respecté la liberté de culte en Géorgie et l’Islam en général. Pour nous remerciez, il serait bon que la Turquie abolisse le régime des visas pour la Géorgie… La Géorgie a passé de nombreux accords avec la Turquie au moment de l’embargo russe et les investissements turcs ont permis la construction d’un aéroport à Batoumi, de même que la coopération avec la Turquie dans le domaine militaire a profité à la Géorgie. Et pour vous remerciez de tout ça (et vous rendre la pareille dans le domaine du grattage de dos politique –Micha n’a pas présenté les choses comme ça, mais en même temps j’ai le droit d’extrapoler un peu, non ? C’est tellement amusant de voir le jeu des alliances politiques), et bien, nous soutenons votre adhésion à l’UE (en espérant que du coup vous allez soutenir la nôtre à l’OTAN)! Voilà l’intervention de Micha s’achève par de larges remerciements aux Français pour leur accueil, ainsi qu’une invitation réitérer à « visiter notre BEAU pays ». Pour la petite anecdote, j’ai faillit tomber dans les bras d’Aliev ! En fin de conférence, je me suis en effet précipitée hors de la salle afin d’éviter d’être prise dans la cohue. Hélas, je me retrouve coincée derrière un gros bonhomme en queue de pie que je reconnais être un « aboyeur » (Les « aboyeurs » sont généralement chargés à l’entrée des réceptions de présenter les nouveaux arrivants en hurlant leur nom, titre et fonctions : « Mr et Mme Intel », puis « Son Excellence Trucmuche », etc.). J’essaye de le dépasser. en vain. Il se retourne d’ailleurs vers moi (et vers quelqu’un derrière moi) avec un air assez tendu et nerveux qui en dit long sur son état d’agitation intérieure. Alors, curieuse tout de même de savoir ce qui peut bien se passer d’intéressant derrière, je me retourne… Bon Dieu !, je suis juste devant Aliev lui-même ! Je ne sais pas trop encore comment j’ai fait, mais il semble que j’ai coupé sans le faire exprès le cortège d’Aliev qui sortait de la salle de conférence. Je me pousse donc dans un coin (au grand soulagement de l’aboyeur) et regarde avec amusement Aliev me passer sous le nez, entouré de ses gardes du corps et de son cortège…