L’enfer est pavé… de techniciens en chaussons !
L’autre jour, après avoir déménagé dans ma petite maison, j’ai décidé de réinstaller Internet. J’ai donc contacté le premier distributeur que j’ai pu trouver, « Georgia Online »*, ayant été assurée qu’il fonctionnait bien dans mon quartier.
Le préposé au téléphone m’avait prévenu. J’aurai trois jours d’attente avant de pouvoir recevoir la visite des techniciens. Moralité, comme toujours en Géorgie où rien ne se déroule comme prévu, mes techniciens sont arrivés le lendemain.
Ceux-ci – l’un très jeune et mince, l’autre ventru et moustachu – me demandent fort aimablement avant d’entrer si je souhaite qu’ils se mettent en chaussons. Aussi encore plus aimablement, me récriais-je :
- pensez-vous !, ce n’est pas la peine de vous déranger, vos pieds ne sont pas boueux du tout, d’ailleurs le ménage n’a pas été fait pendant cinq ans !
Les techniciens me jettent un regard douteux... J’aurai du élaborer un peu, non je n’ai pas passé cinq ans dans la poussière, j’ai juste laisse la poussière meubler les lieux en mon absence… D’ailleurs pauvre poussière –et surtout pauvre femme de ménage !- nous avons bien tenté de la déloger un mois plus tôt. Assurément, le résultat serait loin de satisfaire la ménagère géorgienne, qui –il faut bien le dire- est souvent une obsédée du ménage, aussi mes techniciens s’aperçoivent-il après un coup d’œil modeste que tant d’amabilité perd ici son emploi et se résignent enfin à enjamber mon seuil dans leur gros godillots terreux.
Le plus jeune, Dato*, se rappelle alors à mon bon souvenir.
- Vous vous souvenez ? Il y a 5 ans, c’est moi qui ai installé internet chez vous !
Ah bon j’étais cliente de « Georgia Online » il y a 5 ans ??
S’ensuit une description minutieuse de ma maison, Dato se souvenant même du nom des arbres fruitiers de ma cour… et de s’enquérir :
- Alors ces clés du balcon au deuxième étage, vous les avez retrouvées ?
Soit je devrais me sentir très flattée d’avoir laissée un souvenir impérissable chez mon technicien, soit je suis la seule cliente du coin et « Georgia Online » m’a élue cliente VIP du quartier au milieu de ce désert technologique. Dato ne semble pas trop rancunier de mon manque de mémoire car Internet et Wifi sont installés en un tour de main. Hourra, me voici de nouveau connectée à la société ! Au moins y-a-t-il des choses qui avancent en ce bas monde. Je n’ai toujours pas retrouvé les clés de mon balcon, mais je vais pouvoir perdre à nouveau mon temps sur Facebook.
Après le départ de mes techniciens, je m’apprête à enfouir à nouveau Dato dans les replis de ma mémoire pour 5 ans. C’est sans compter sur « Georgia Online » dont je reçois un appel pour « enquête de satisfaction ». Quoi de plus normal, je m’empresse de couvrir ledit Dato et son compère de louanges, m’extasiant sur la célérité et l’efficacité de l’installation.
- Et les chaussons ? Est-ce qu’ils avaient mis des chaussons ?, m’interrompt la telemarkeuse
- Les chaussons ?, bafouillais-je un peu étonnée car je ne vois pas trop le rapport avec la technicité de l’installation. Eh bien, je ne souhaitais pas qu’ils mettent de chaussons… Chez moi, vous savez, c’est tout à fait superflu pour le moment… Alors non les chaussons, je n’ai pas trop vu l’utilité…
Mon Dieu, que n’avais-je pas dit ! Une demi-heure après l’appel de « Georgia Online », je reçois un coup de téléphone de Dato qui se met à m’agonir d’injures.
- Quoi ? Qu’avez-vous fait ?! Pourquoi avez-vous répondu que je n’avais pas de chaussons ? Il fallait dire que j’en avais ! Maintenant, à cause de vous, je vais perdre mon emploi !
D’un côté cette histoire de pantoufles commence à me monter au nez – car enfin pourquoi ne pas les avoir mis ces foutus patins, sans rien me demander, puisque c’était si important !-, de l’autre je me sens tout de même désolée pour ce pauvre garçon qui va peut-être se retrouver au chômage à cause de moi. D’autant que ce future chômeur connait très bien et mon adresse et ma maison. Il ne manquait plus que ça ! Voilà que je vais devoir faire face à la vendetta géorgienne !
Effondrée, je m’enquiers si je puis faire quelque chose pour rattraper « ma bourde ». Peut-être pourrais-je rappeler « Georgia Online » et revenir sur ma malencontreuse déclaration ?
- Vous n’y songez pas !, s’indigne Dato. Je ne suis même pas supposé vous avoir appelée, c’est formellement interdit. Je perdrai doublement mon emploi !
J’essaie d’assurer Dato de l’authenticité de mes bonnes intentions, lui rappelant qu’en somme, chaussures mise à part, je me suis confite en compliments sur son service… Et puis bon, soyons sérieux, on ne perd plus son emploi pour d’obscures babouches ! Apparemment si, puisque Dato vient juste de recevoir un blâme…
Bref il ne semble guère convaincu et raccroche furieux. Quant à moi, j’essaie bien d’oublier cette absurde histoire de savates, j’ai des visions cauchemardesques du pauvre Dato sans travail, à la rue, objet d’opprobre des bons techniciens en charentaises, bref perdu à jamais pour la profession !
Je finis quand même par rappeler « Georgia Online » et dans mon plus mauvais géorgien je baragouine :
- Je suis Untel, j’habite à tel adresse, tel numéro de téléphone. On m’a appelée tantôt pour une enquête de satisfaction et l’on m’a demandée quelque chose à propos d’un truc bizarre, d’un mot que je ne connais pas du tout, quelque chose qui s’appelle un « chausson ». Voyez-vous, je suis étrangère, et parfois j’ai du mal à comprendre. Oui j’ignorais tout à fait ce que voulait dire le mot « chausson ». Heureusement la mère de mon mari était là, elle m’a tout expliquée, et elle m’a dit que j’avais mal répondu au questionnaire, que je pourrais faire du tort aux techniciens...La secrétaire ne semble pas trop étonnée, vu mon accent, c’est sûr, la subtilité des chaussons ça n’a pu que m’échapper… J’insiste bien sur le fait que, maintenant que je sais ENFIN ce que signifie le mot « chausson », je puis affirmer qu’en fait, des chaussons, ils en portaient bien !
Une fois assurée que mes réponses ont bien été modifiées, je rappelle Dato pour le rassurer. Celui-ci semble agréablement surpris de mon ingéniosité et, après m’avoir remerciée, nous finissons par rire tous deux de l’absurdité de la situation.
- La prochaine fois, lui dis-je en guise de conclusion, ne me demandez pas si je souhaite que vous portiez des chaussons, mettez-les !!
Le souvenir de cette journée infernale allait sombrer dans l’oubli lorsque, deux semaines plus tard, j’ai dû rappeler « Georgia Online » pour protester de la lenteur de ma ligne qui, à vrai dire, est assez régulièrement « limitée ». Pas de problème !, me dit-on, on vous envoie un technicien, par contre il vous faudra attendre trois jours et vous recevrez d’abord un appel de sa part pour fixer l’heure et la date. Suite à quoi, bien entendu, puisque les géorgiens ne sont jamais là quand on les attend, un technicien débarque sans prévenir dix minutes plus tard.
- Alors, c’est vous, n’est-ce pas ?, la fameuse dame aux chaussons ?, me fait-il en rigolant. Et sans demander son reste, il enfile de minables patins en plastique bleu.
*PS : Afin de préserver l’anonymat du héros malgré lui de cette histoire, j’ai modifié le nom du technicien et de la compagnie. D’ailleurs cette histoire -aussi bien que mon existence- est peut-être bien tout à fait fantaisiste…